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21 septembre

Quand le ministre règle les comptes de l’avocat…

Suite à la révélation d’une enquête préliminaire conduite pendant une demi-douzaine d’années par le Parquet national financier au sujet d’une « fuite » soupçonnée dans un dossier concernant M. Sarkozy et certaines personnes autour de lui (dont un avocat et un magistrat), quelques « ténors » du Barreau, qui avaient été mis sous surveillance (on avait, manifestement, des raisons de penser que cette « fuite » venait de milieux judiciaires et pouvait résulter de collusions entre certains avocats et certains magistrats), avaient engagé des procédures -s’estimant sans doute au-dessus des lois (et, détail savoureux, c’était les mêmes qui sont prompts, à l’occasion, à hurler à la mort quand leurs clients sont victimes de violations du secret de l’enquête et de l’instruction, réclamant alors à cor et à cris investigations et sanctions, et, se plaignant à l’envi qu’il n’y aurait « jamais aucune suite »…). Parmi ces plaignants, se trouvait alors Me Éric Dupond-Moretti ; qui, nommé ministre de la justice s’est désisté de son action pour sauver un minimum les apparences dans l’évident conflit d’intérêt….

Une inspection ayant été diligentée sur ces faits, son rapport a été rendu public le 15 septembre dernier ; le garde des sceaux s’est alors empressé d’annoncer qu’il allait demander à sa direction des services judiciaires d’analyser ce rapport et de lui faire des propositions sur les suites à lui réserver ; mission accomplie avec zèle : dès le 18 septembre, un communiqué de la Chancellerie a annoncé –on imagine avec quelle gourmandise chez le signataire !-, qu’il ressortirait de cette analyse que « des faits relevés seraient susceptibles d’être regardés comme des manquements au devoir de diligence, de rigueur professionnelles et de loyauté. En conséquence, l’inspection générale de la justice est désormais chargée de conduire une enquête administrative sur les deux magistrats du parquet national financier en charge du dossier litigieux, monsieur Patrice Amar et madame Lovisa-Ulrika Delaunay-Weiss, ainsi que sur leur responsable hiérarchique à l’époque des faits, madame Eliane Houlette ».

Qui pouvait, un instant, imaginer que le nouveau directeur des services judiciaires, choisi et nommé à peine une semaine avant par l’ex-avocat devenu son ministre, aurait pu proposer autre chose à ce dernier ?!

« C’est pas moi, c’est ma direction des services judiciaires…, c’est mon inspection générale… » peut, la bouche en cœur, se défendre aujourd’hui l’ancien plaignant… : Pontius Pilatus, en son temps, n’eût pas dit mieux !

Or, le rapport de l’Inspection générale, s’il pouvait, à l’occasion, faire état d’interrogations, n’avait expressément relevé aucun manquement à la déontologie ni au droit : il faut croire qu’à la direction des services judiciaires, des extra-lucides y auront lu … ce qui n’y figurait pas ! Ce « détail » n’arrête pas le ministre, qui veut, d’évidence, régler les comptes de l’avocat qui portait son nom : ce qui illustre une fois de plus, l’incongruité d’une nomination de quelqu’un qui, par son passé, ses contentieux, sa personnalité, et, ses propos hostiles à l’égard de la Magistrature, ne pouvait pas prendre le recul nécessaire ni faire sienne le beau mot du Duc d’Orléans devenu le Roi Louis XII, le second oubliant les injures faites au premier…

De plus, cette affaire –quand bien même cette amorce de procédure disciplinaire, avec cette stigmatisation publique des magistrats visés, devrait, un jour, tourner à l’avantage de ces deniers-, va servir, en attendant, de providentiel prétexte au garde des sceaux, en bon commis voyageur de sa corporation, pour accroître encore dans la loi les immunités dont bénéficient ses confrères, sous le prétexte bien commode, des « droits de la défense » -avec, sans nul doute, le soutien massif de parlementaires de toutes couleurs, trop heureux de « se payer » la Magistrature…

On est d’autant plus libres de dénoncer cette basse manouvre que l’on a, depuis l’origine, critiqué cette création de circonstance et d’opportunité politique qu’était le Parquet national financier ; institution d’exception, il a, comme il était prévisible, soulevé des polémiques fort négatives pour le crédit de la Justice, qui n’eussent sans doute pas eu lieu d’être dans le cadre institutionnel normal, des querelles d’ego, de plus, s’en mêlant –jusqu’à étalage, en place publique, par la précitée Mme Houlette, de bisbilles d’arrière-boutique gonflées en problématique politique (dont le Conseil Supérieur de la Magistrature vient, d’ailleurs, de faire litière).

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